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February 24, 2006 · category article, [une]
[artice paru sur Libr-critique.com]
Dans le Télérama du 1er février 2006 (n°2925), Olivier Céna, critique téléramiste, une nouvelle fois se distingue par son parti pris, par sa verve empâtée de bons sentiments et de visions métaphysiques. D’Olivier Céna, on sait qu’il sévit depuis déjà un certain temps dans ce magazine TV à destination des intellectuels. C’est ainsi que déjà en 1995, dans le Télérama hors série sur la photographie, il défendait une photographie humaniste, au sens où pour lui “l’un des intérêts fondamentaux de la photographie (…) peut être la révélation du regard universel de l’homme, de son état amoureux, de son humanité possible“. Grande déclaration, qui non seulement fait fie de ce que pourrait être précisément l’Humanisme (celui du XVIème siècle), mais qui en plus réduit l’histoire de la photographie à la première moitié du siècle.
Dans son article Passer la main, Olivier Céna repart en guerre contre certains processus d’abstraction et d’installation, en prenant comme prétexte l’exposition Notre Histoire, visible jusqu’au 7 mai au Palais de Tokyo. Dans cet article, comparant l’installation de Kader Attia, proposant un labyrinthe de matraques fixées à un mur, et de l’autre une peinture de Yan Pey-Ming qui a servi de couverture pour le Télérama du nouvel an, et qui représente une main brandissant une matraque, il se lance dans une attaque en règle des artistes post-modernes, artistes sans main, artiste designer, artiste qui aurait perdu, oublié, le rôle de la main dans la conception de l’oeuvre. C’est en ce sens qu’il établit une apologie de la main : “la main, comme le regard, est ce qui dès la naissance nous accueille ou nous repousse. En art, elle n’est pas qu’un simple outil au service d’un concept. Quel que soit le talent de l’artiste, le geste déforme, même imperceptiblement, révélant la personnalité de l’auteur (…). La main — le corps à l’oeuvre — dit ce que les mots ne peuvent énoncer. Elle ne ment pas, elle ne triche pas, elle révèle : l’être, l’humanité — cette empreinte émouvante sur le mur d’une grotte“.
La vision qu’il défend de l’art, je le souligne d’emblée, est héritière de l’analyse qu’a pu avoir Heidegger dans Qu’appelle-t-on-penser ? La verve d’Olivier Cena ressemble à celle de la vision phénoménologique de Heidegger, et implique le même horizon métaphysique : “L’oeuvre de la main est plus riche que nous ne le pensons habituellement. La main ne fait pas que saisir et attraper, que serrer et pousser. La main offre et reçoit (…). La main trace des signes, elle montre, probablement parce que l’homme est un monstre. (…) Mais les gestes de la main transparaissent partout dans le langage, et cela avec la plus grande pureté lorsque l’homme parle en se taisant. (…) Toute oeuvre de la main repose dans la pensée” [p.90, PUF].
Pour juger de l’exposition du Palais de Tokyo, Olivier Céna pose ainsi a priori un prisme d’analyse, qui non seulement permet de légitimer ou d’illégitimer ce qui est présenté, mais qui en fait projette a priori ce que devrait être d’abord et avant tout une oeuvre d’art : à savoir qui postule une essence trouvant son incarnation par le seul travail de la main.
Il est bien évident ici que nous pouvons apercevoir une démarche épistémologique qui ne réfléchit pas sur sa propre logique. Tout d’abord, Olivier Céna, au lieu de s’interroger sur la démarche posée par l’oeuvre, et non pas seulement par l’artiste, part de présupposés esthétiques qui subordonnent toute phénoménalité artistique à ses propres critères de vérité. Ici, l’art donc obéit à une essence, celle de la manoeuvre, qui correspond seulement à certaines déterminations historiques de sa concrétion. Il y a une confusion entre d’un côté les principes qui peuvent émerger de certaines démarches et de l’autre la possibilité de poser une vérité en art. Ce qui détermine certaines démarches est hypostasié en tant que critère de vérité, et vient de là condamner a priori toute autre démarche. Dès lors, c’est une inversion de la relation cause/effet qui va commander son discours, ce qui n’était qu”effet en tant que discours devient causalité de tout regard sur les oeuvres qui apparaissent.
Ceci le conduit à ne pouvoir s’interroger sur ce qui surgit dans l’art contemporain, notamment celui qui prend forme par les installations. Cet aveuglement l’empêche de comprendre en quel sens par moment, et notamment aujourd’hui, un certain tournant épistémologique en esthétique est impliqué par les oeuvres contemporaines qui se constituent au niveau numérique.
Sa démarche est contradictoire avec ce que tente d’observer, entre autres, Mario Costa, dans Internet et globalisation esthétique (L’Harmattan) : “La dimension esthétique de l’époque qui s’ouvre sera de moins en moins celle de l’art, et s’approchera de plus en plus de celle, que j’ai commencé à indiquer il y a vingt ans sous le nom de “sublime technologique“. Mario Costa, défend un tournant épistémologique du regard sur l’art, en tant que celui-ci dépend non seulement de ses conditions époquales d’apparition (d’où la nécessité de réfléchir au démarche de ready-made depuis Duchamp comme impliqué par des conditions socio-économiques impliquant une interrogation artistique), mais en plus des conditions technologiques de sa propre concrétion. Ainsi, si Olivier Céna peut mettre en critique l’artiste-concepteur, il témoigne par là de sa mécompréhension de l’usage par exemple des technologies en art, du fait que les oeuvres ne sont plus le résultat d’un artiste singulier, mais de réalisations de groupe, où le concepteur peut travailler avec informaticiens, avec des graphistes, afin de concrétiser son projet.
De même, alors que ce que privilégie Olivier Céna, tient à la re-présentation, et en cela à une mimésis qui serait à penser au sens de l’impensé de Hegel (voir sa description de la main de Yan Pey-Ming), l’art au XXème siècle s’est consacré davantage à la question de la présentation. Les installations, comme celle de Kader Attia, ne re-présentent pas, mais présentent, sont des présentations d’abord et avant tout, qui ne correspondent aucunement à la figuration d’une expression. “Les productions” comme le souligne Mario Costa, “ne sont plus caractérisées par le symbolique et par les suggestions nébuleuse qui en découlent, mais possèdent une essence cognitive indispensable et claire (…) Le travail esthétique devient une véritable investigation intellectuelle“.
Ce qui est alors reproché aux artistes post-modernes ne peut que faire sourire, car reposant sur une certaine inconsistance épistémologique et esthétique. Tout l’enjeu tient justement à réfléchir aux démarches post-modernes selon une analyse rigoureuse des oeuvres qui apparaissent. Aussi bien, au niveau artistique, qu’au niveau littéraire.
February 10, 2006 · category article, [une]
[article paru sur agoravox] Avec la sortie des Sims 2, il y a plus d’un an, une nouvelle pratique narrative est née sur les skyblogs : les histoires de Sims, faites de vignettes. Comment comprendre ce phénomène et cette narrativité ? Le phénomène Sims n’est pas récent au niveau du jeu vidéo, et sa mise en question par la littérature a déjà eu lieu de même, avec le livre par exemple de Chloé Delaume : Corpus Simsi (ed. Léo Scheer) où Chloé Delaume se fictionnalise et interroge ce monde numérique à partir de son avatar Sim. C’est en ce sens qu’elle avait ouvert corrélativement à la sortie de son livre, un blog : Le blog d’une Sims pire que les autres, avec un calendrier se déclinant sur le syntagme du jeu : 1er simsirien, etc. Mais, depuis, est sorti Sims 2, gestion 3D, beaucoup plus développé au niveau de ses moteurs de rendu, et des simulateurs de vie. Une nouvelle forme de narrativité est née sur Internet, qui associe création d’histoire et capture d’écran du jeu des Sims. A partir du site sofia-sims, il est possible de découvrir une multiplicité de sites qui déclinent ces histoires de Sims. La majorité des sites qui apparaissent dans ce type de narrativité semblent retranscrire une existence calquée sur celle qui est vécue au niveau du monde réel, à savoir ils se présentent comme des représentations/réappropriations d’un vécu de sens, et de sa mise en jeu selon l’imaginaire particulier de chacun des créateurs.
Si l’on considère le blog academie-mania, par exemple, on voit une aventure de jeunes qui rentrent dans une académie qui pourrait ressembler à la Star-academy. Le créateur duplique cette logique du format télévisuel, et met en situation ces personnages selon la variation des motifs psychologiques qui les relient. Dans un autre blog, il se met à décliner, façon sitcom, une histoire de couple. Ces blogs narratifs ainsi sont des lieux où les créateurs peuvent aborder un certain nombre de problèmes liés soit à la vie personnelle soit à la société. On retrouve par exemple cela dans le blog : Julia, Une femme, des rêves, une vie… qui raconte les aventures sentimentales et sociales d’une jeune femme lesbienne dans la lignée de la série L-World. L’auteur de cette aventure, qui en est à la saison 4, non seulement retranscrit une sitcom, mais en plus implémente dans son blog la logique de construction des séries, les composant par saisons. De plus, alors que les saisons 1 & 2 n’ont pas de cinétique, dès la saison 3, cela s’ouvre par l’intégration sous la forme de gif animé de cinétique. Il est évident, à lire ces histoires, qu’au niveau narratif, elles ne sont pas créatrices réellement d’un nouveau format, au sens, où elles ressemblent au roman-photo d’antan, mais selon une autre modalité de production d’images, puisque les acteurs de ces récits sont virtuels, issus de la modélisation de personnages. Mais ce qui différencie le classique roman-photo de ces histoires bloguées, tient au fait que les lecteurs peuvent donner leur avis, intervenir dans les comments. Ce dont ils ne se privent pas, si on considère le nombre de commentaires laissés par exemple sur les deux blogs de Julia qui retranscrivent les 4 saisons des aventures (6129 commentaires pour les 2 premières saisons et déjà 10733 commentaires pour les saisons 3 & 4 alors que la saison 4 n’est pas finie). Donc les créateurs, plutôt que d’entrer dans un ordre de trangression soit de la narrativité, soit même des convenances sociales, économiques, en redéploient la modalité par la variation seulement des contenus. En ce sens, ces aventures de Sims par vignettes se présentent comme des lieux de réflexion et de réappropriation de la réalité sociale par les auteurs, non pas en vue d’une critique, d’une remise en cause, mais en tant qu’ils semblent rechercher à définir par eux-mêmes, en tant qu’ils sont les démiurges de ces mondes, une certaine forme de cohérence sociale, par le jeu de rôle. Il y a ainsi tout à la fois un caractère symptomatique dans ces narrativités, et un espace de construction/réflexion du lien social. Caractère symptomatique du fait de la standardisation aussi bien du fond et de la forme. L’utilisation du blogging de skyblog, réduisant l’inventivité représentationnelle, formalisant la linéarité au plus strict minimum, et d’autre part le cadrage des vignettes reproduisant le plan américain des séries, la composition télévisuelle. Au niveau du fond, il est évident, que ce sont les modèles de même télévisuels qui influencent ces créations, en tant qu’elles en décalquent les principes aussi bien situationnels que les dialogues et les réactions. Mais au-delà de cette critique de la standardisation de l’imaginaire, il est aussi évident, que les créateurs entrent dans un espace où ils réfléchissent à leur propre existence par la médiation de la fiction qu’ils créent, de même cette réflexion entre en relation avec la communauté des commentateurs qui suivent ces aventures. Ainsi pour conclure, si rien de bien nouveau ne se présente vraiment dans ce nouveau format narratif, cependant une nouvelle fois se découvre en quel sens la possibilité de la réappropriation du lien social passe par les médiations numériques, aussi bien ludiques que narratives.
February 6, 2006 · category article, [une]
[article paru sur agoravox]
Les podcasts et les vcasts, en tant que production audio-visuelle, sont-ils à penser à l’aune de la télévision ? A l’occasion de leur stigmatisation dans un article, nous analysons leur nature, et tentons de mettre en lumière leur potentiel devenir.
Le 28 janvier, sur le blog radical-chic.com, Guillermo a écrit un article stigmatisant l’usage des podcasts (lire ici). Il explique que le podcast, par sa qualité, et par son médium – soit seulement son, soit image et son (vpodcast), retranscrit la médiocrité télévisuelle, ne peut que manquer de contenus.
Or, il est bien évident que cette analyse repose sur de nombreuses bévues :
1/ Tout d’abord, au niveau télévisuel. Ce n’est pas le médium qui provoque la médiocrité du petit écran, mais bien au contraire la logique de l’usage de ce médium, et l’intentionnalité qui la domine. Une technique n’est pas neutre, mais elle est toujours déjà investie d’une certaine logique d’utilisation, de certaines idéologies quant à son pouvoir. La télévision dans son usage est destinée à une large population (mass média), et vise l’interprétation et la compréhension moyenne de celle-ci. De plus, du fait de sa spécificité technique (usage de canaux qui sont en nombre restreint) seuls les intérêts assez puissants économiquement peuvent se permetttre d’avoir des canaux (y compris au niveau de la TNT).
2/ Un médium a des qualités spécifiques qui peuvent croiser les qualités d’un autre médium ou s’en distinguer. Ce qui implique qu’avant de condamner l’audio-visuel, il faudrait épistémologiquement comprendre les propriétés qui soustendent cette dimension d’expression.
3/ Le podcast, comme le vcast, appartient à une autre dimension que celle de l’univers télévisuel : aussi bien quant à la logique de production des contenus (qui repose majoritairement sur l’émergence de l’expression privée, telle que l’exprime Joël de Rosnay : passage “des mass média aux média de masses) que quant à leur diffusion, qui n’obéit pas à des canaux spécifiquement, mais à des plateformes, ce qui signifie que le flux podcasté est un segment de plateforme, et non pas un segment d’une séquence ininterrompue de diffusion.
Dès lors, avant de condamner pour médiocrité, il est nécessaire de réfléchir à l’usage qui peut être fait d’un médium qui a priori n’est pas surdéterminé par des intérêts économiques qui régissent par exemple le monde télévisuel.
Une émission de podcast ou de vcast n’est pas un format pensé tout d’abord pour une masse, il peut être librement élaboré par n’importe quelle personne. Ainsi, si on peut voir en effet des usages grégaires de ce type de diffusion, il est certain que le podcasting peut aussi être la plateforme d’émissions pertinentes, au caractère singulier.
C’est ce qu’entreprend par exemple le site criticalsecret. Le podcast n’a pas un format qui lui est préétabli, mais pour l’instant, il y a encore indétermination de toute forme de format, celui-ci dépendant de l’émergence de ses usages, et de l’ouverture et de l’invention des podcasteurs. C’est donc l’usage qui en est fait qui peut commander le jugement qu’on porte sur le podcast, et il n’y a pas de critères a priori quant à son usage. De même pour les blogs, c’est bel et bien son usage qui en détermine la propriété, et ce n’est pas la nature du blog qui détermine sa valeur. Le podcast ou le vcast, par le contenu qu’ils peuvent véhiculer, ne s’opposent pas à la textualité, mais tout au contraire apportent la spécificité de leur médium : son et image. Les techniques ne sont pas exclusives les unes des autres, mais chaque technique est un vecteur d’élaboration nouveau pour la capacité représentationnelle de l’homme. En ce sens, on ne vise pas la même élaboration de contenu entre l’écrit et le flux sonore ou vidéo. Ces flux doivent s’élaborer par une réflexion stricte sur ce qu’ils portent en eux. Le podcast permet d’associer des documents sonores au contenu.
Par exemple, si on travaille sur une chronique portant sur de la poésie sonore, le podcast permet de lier à l’analyse les traces réelles de ces expériences poétiques. De même, si on fait une chronique vcastée sur un discours politique, on peut soutenir cette analyse par le document dont on parle, ceci non selon une logique informationnelle télévisuelle, mais selon sa propre logique. De plus, alors que le médium télévisuel, pour ses diffusions, obéit à des grilles horaires, et demande une logique stricte et lourde de l’intervention du temps réel, par la démocratisation des technologies de l’information (enregistrement son ou image, transfert sur le Net) les podcast ou les vcast peuvent devenir des relais en temps réel d’une actualité qui se déroule. On se souvient, lors des manifestations altermondialistes de Gênes, des diffusions en temps réel des événements par Indymedia. De même se développent de plus en plus les processus de phoneblog, tel que, par exemple, le fait mémoire-vive.org.
Ce type d’intervention est spécifique au médium image/son, en tant qu’elle repose sur la diffusion de ce qui a lieu, et non pas sur la narration de ce qui a lieu.
Tout cela pour dire que dans un mouvement sans précédent de la démocratisation de l’expression publique, il est nécessaire de réfléchir, peut-être d’abord et avant tout, aux conditions de cette expression, en s’interrogeant sur les usages que nous faisons de ces médiums. Si l’article de Guillermo est de fait critiquable, il a cependant le mérite d’obliger à penser ce que sont nos pratiques, et ce que sont nos impensés par rapport aux technologies, que nous employons.
January 24, 2006 · category article, [une]
[article paru sur agoravox]
Depuis une semaine est relayé un appel signé par des élus UMP et UDF contre “l’adoption et le mariage de deux personnes du même sexe”. Comment juger leur démarche ?
Il vient d’être annoncé que 174 maires de droite adhèrent à l’idée qu’il faut interdire moralement, d’abord, et ensuite juridiquement, c’est entendu, “le mariage et l’adoption par deux personnes du même sexe”. Parmi les élus qui ont adhéré à cette déclaration, on retrouve, comme l’indique Marianne : “Patrick Balkany, député-maire de Levallois-Perret, Christine Boutin, députée des Yvelines, Etienne Pinte, député-maire de Versailles, Georges Tron, député-maire de Draveil (Essonne) et proche de Dominique de Villepin, Pierre-Chritian Taittinger, maire du XVIe arrondissement de Paris, ainsi que les maires de Béziers, Raymond Couderc, de Roanne, Yves Nicolin, de Valenciennes, Dominique Riquet, de Colmar, Gilbert Mayer, de Rouen, Pierre Albertini, et de Dieppe, Edouard Leveau”.
Cette pétition est elle-même relayée par Les associations familiales catholiques de Bretagne et par Les jeunes catholiques nantais. On le perçoit, et ceci n’est pas un secret quand on voit l’usage que le président de l’UMP fait du spam ou bien du videopodcast, il y a, de la part d’une frange réactionnaire quant au droit de l’individu, une mobilisation qui dépasse le cadre classique qui se polarise au niveau géographique, pour se développer et se répandre au niveau de la dimension web et sites d’actualités. Signalons que ces sites sont directement accessibles par Google actualité. Ainsi, il ne suffit pas de dire, comme Bayrou, qu’il est seulement critique du manifeste. Car là aussi est posée une certaine définition de la conformité.
Au-delà de la fixation sur le pouvoir et sa suprématie, c’est au niveau de la population elle-même que se fixent et se diffusent des idéologies qui veulent une moralisation politique, à partir d’une définition de l’humanité qui duplique leur propre identité.
Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce déni de la légalisation/légitimation du mariage homosexuel et de l’homoparentalité ? Comme le rappelle Foucault dans le tome 1 de L’histoire de la sexualité, le caractère de normalisation de la sexualité au niveau de l’hétérosexualité est un mouvement moderne (XVIIIe et XIXe siècles) qui a, suivant une logique d’énonciation, discriminé toute autre forme de sexualité. Ceci provient du passage à une définition scientiste – qui est lentement devenue essentialiste – de l’homme et de ses rapports. Au XIXe siècle, le couple hétérosexuel est devenu légitime, et est passé sous silence, en faveur d’une concentration discursive sur les autres sexualités. “Mouvement centrifuge par rapport à la monogamie hétérosexuelle” […] Le couple légitime, avec sa sexualité régulière, a droit à plus de discrétion. Il tend à fonctionner comme une norme, plus rigoureuse peut-être, mais plus sielncieuse. En revanche ce qu’on interroge […] c’est le plaisir de ceux qui n’aiment pas l’autre sexe”. Ceci conduit Foucault à comprendre que l’interdit de l’homosexualité se fonde dans cette époque contemporaine à partir de la définition biologique des rapports humains, amenant que ce qui est invoqué tient à l’ordre d’une perturbation (du sang, principe d’impureté, qu’il relie avec la question du nazisme à la fin du tome 1) par rapport à la norme, définie selon une illusoire scientificité.
C’est ce qui se retrouve parfaitement dans les énoncés homophobes de Christian Vanneste (qui sera jugé le 24 janvier à partir de la plainte déposée par ActUp Paris, SOS Homophobie et le SNEG), au sens où il peut dire que “le comportement homosexuel est un danger pour l’humanité” car “la vie, c’est l’ordre et la hiérarchie des comportements”. Or, est-ce que l’homme, justement, dépend a priori d’une essence biologique ? Est-ce que justement, il n’est pas, pour reprendre la terminologie de Sartre, l’être pour qui “l’existence précède l’essence”, à savoir un être qui se pose dans le choix et dans la possibilité de la liberté de ses désirs ?
C’est pour cela qu’il est important que des réactions se fassent entendre, que cela soit celle de Tetu ou bien celle du PS et des Verts, afin de poser la nécessité d’une réflexion sur l’existence des hommes prise dans sa singularité, et non pas selon des normes illusoires définies a priori.
January 18, 2006 · category article, [une]
[article publié sur agoravox]
Un proviseur de l’Education nationale vient d’être révoqué pour diffusion pornographique sur son blog. Mais le caractère pornographique est-il justifié ? Qu’est-ce qui implique une telle sanction ? Quels sont ses fondements d’une telle décision ?
La nouvelle vient de tomber, un proviseur, inquiété pour son blog, vient d’être révoqué de la fonction publique, ne pouvant plus dès lors exercer au sein du corps des fonctionnaires. Mais avant d’analyser plus précisément ce qui lui est reproché, voyons dans un premier temps le traitement de l’information : Le nouvel Observateur dit d’emblée que ce proviseur est révoqué pour avoir affiché son homosexualité sur son blog. Cela devait donc être rudement choquant, Le nouvel obs n’en dit pas plus, mais en fait le laisse supposer dans son titre. C’est dans Le Figaro qu’on y voit un peu plus clair, puisque le quotidien expose ce qui a été incriminé pour qu’il y ait une telle révocation : des photographies non explicitement délictueuses (une d’un corps lascif allongé, dont le sexe n’est pas montré, ou encore une photographie où des hommes sont en sous-vêtement, comme le précise l’accusé, rien de plus que ce qu’on peut voir dans n’importe quel catalogue de VPC)
En ce qui concerne les textes, d’après Le Figaro, les écrits tiennent certes d’une certaine intimité, mais ne dérogeraient guère à la bienséance. Or, pour le ministère les « photos et écrits <étaient> à caractère pornographique ». « Ce comportement est incompatible avec l’exercice de la responsabilité d’un chef d’établissement », déclare Paul Desneuf, directeur de l’encadrement du ministère. Ce qui semble davantage en fait nourrir cette révocation viendrait de ce que sur ce blog, qui était anonyme, ce proviseur réfléchissait aussi à sa fonction, à son rôle, mettait en évidence certains de ces doutes au sujet de son travail. Et c’est bien le mélange des genres qui paraît fonder cette sanction administrative. Pourtant, le 21 avril, l’accusé Garfieldd, de son pseudo, se posait cette question sur son blog, à la suite d’un email anonyme : « Le fait que j’occupe des fonctions perçues au niveau local ou dans le microcosme professionnel comme importantes doit-il me conduire à me censurer, à me contraindre, à me restreindre, à m’étouffer sous le poids des convenances ? », et il disait pour lui-même que justement, il ne dit et ne dirait que de façons allusives ce qui le caractérise sexuellement : « Dès le départ, il a été clair que je resterais allusif sur des thèmes qui relèvent des pratiques sexuelles. Je ne juge aucun de ceux qui racontent tout… Je ne me sens pas agressé ou choqué quand je tombe sur des blogs explicites. Mais c’est pas moi. » (source : la copie du blog retiré, qui était garfield.com : BlogAPart).
Lorsqu’on lit son blog, il est évident que, pour tout contenu pornographique, on ne trouve que la référence faite à son homosexualité, qu’il ne cache point, mais sur laquelle il s’interroge. Nulle description oiseuse ou perverse, nulle référence sexuelle explicite. La pornographie tiendrait-elle alors à l’aveu d’une sexualité qui n’est aucunement répréhensible, et qui est même protégée par la loi de toute insulte ou discrimination ? Par contre, même s’il cache son académie de rattachement et le nom de son lycée (et même, visiblement, il se localise dans une autre académie, puisqu’il parle de l’académie de Rouen), il est évident qu’il décrit de l’intérieur, dans deux catégories distinctes, sa fonction, et avec humour il développe parfois (c’est le cas de la catégorie Marcel gentil intendant) une description de ses subordonnés. Or, ce n’est pas pour cette raison qu’il est révoqué, mais pour diffusion à caractère pornographique. Alors, pourquoi y a-t-il faute ? Est-ce à dire que la censure est rétablie, non pas de droit, selon un édit, mais dans les faits ? Tout d’abord, précisons que les blogs, de plus en plus, se donnent à lire comme des journaux intimes, qui allient à la fois le témoignage et la fiction, la pensée personnelle et la pensée générale. Ils ne sont pas de l’ordre de la pure objectivité, mais par leur logique interne d’écriture, ils impliquent une invention de soi.
Ce qui est dit est ensuite discuté par des lecteurs potentiels (ou bien non lu), ce qui permet un partage derrière une certaine forme d’anonymat. Alors que le journal intime appartenait géolocalement au monde proche de celui qui écrivait, grâce à la dimension spécifique du web, il n’y a plus de géolocalisation du partage, celui-ci se détermine par rassemblement selon des affinités partagées (ce que décrit d’ailleurs Garfieldd lorsqu’il analyse son rapport au blog). C’est pourquoi le blog est à la fois lieu secret et lieu ouvert à tous les regards, alors que le journal intime pouvait, par son caractère matériel, prétendre au secret absolu.
La censure, telle que la définissait Rousseau, dans Du contrat social, repose sur la possibilité de garantir l’intégrité de la morale des mœurs (chap. III, liv. IV), et comme on le sait, la république fondée par Rousseau se doit d’être l’incarnation politique d’une volonté générale, fondée sur un devoir de raison, et pour les sujets, un devoir-être moral. En ce sens, Rousseau, loin de penser la démocratie au niveau politique, la répudie comme impropre aux hommes, ceux-ci ne pouvant pas en effet, du fait de leurs passions et de leurs désirs, être laissés à eux-mêmes, ceux-ci devant accepter de plier leur intérêt propre et leur expression en faveur de l’intérêt de la volonté générale, avec ce qu’elle accepte au niveau de l’expression publique.
On voit alors toute l’ambiguïté du blog : il est à la fois une expression personnelle publiée d’un point de vue privé et l’acceptation plus ou moins consciente d’appartenir au plan général de la publicité : il est une publication. Cependant, en cette heure de spectacularisation mondiale aussi bien de la violence que de la sexualité, spectacularisation se donnant, comme l’exprimait Baudrillard, en tant que pornographie, n’est-il pas évident qu’il y aurait une aberration dans la décision prise par l’éducation nationale, s’il est vrai que les contenus ne sont pas plus sensationnels que ceux qu’on peut constater ? Est-ce que le développement exponentiel des blogs et la nature de leur expression n’impliquent pas de rompre avec une morale politique imposant de convenir à un devoir-être, mais plutôt demande une autre forme d’approche, peut-être même quant à leur nature ?
Je précisais que les blogs sont pour beaucoup de lieux d’expression de l’intimité croisant la fiction et l’objectivité, s’inscrivant selon leur effort biographique, selon une logique souvent ego-fictionnelle (celle-ci renforcée par les pseudos, la jonction image/texte). Ils permetttent une énonciation de soi, non médiatisée par le prisme d’un tiers objectif, comme c’est le cas avec le psychanalyste, mais par la lecture potentielle de l’autre anonyme, qu’on est d’abord et avant tout pour soi-même. Et il est évident que dans cette expression, il y a un travail de l’imagination. Ils sont donc projection de soi, qui permet une certaine forme de décharge aussi bien nerveuse que libidinale. Au lieu de les considérer selon le statut d’une publication publique, comme la diffusion d’un tract, ou bien encore selon des catégories qui ne conviennent pas, ne faudrait-il pas penser les blogs selon la forme de nécessité que leur ont donné leurs usagers : lieu semi-privé/semi-public, qui permet de créer des sortes de micro-tribus, où la psyché peut trouver une certaine forme d’équilibre ? Ainsi, contre Rousseau et sa volonté de censure, et davantage en rapport avec Spinoza qui prônait la nécessité de la liberté de l’expression publique dans une démocratie (Traité théologico-politique, chap.XX), ne devrait-on pas garantir spécifiquement certaines formes d’expression comme le blog, comme on le fait pour les romans ou bien les poésies qui peuvent décrire l’abominable sans que l’écrivain en soit inquiété, même s’il appartient à l’éducation nationale (tel Pogrom, d’Eric Benier Burckel, qui a suscité de nombreux remous lors de sa sortie). Est-ce que le blog n’impose pas ainsi de réfléchir sur son mode d’expression et sur ses statuts juridiques, en tant qu’effectivement, il apparaît comme une nouvelle forme d’écriture et de participation à l’autre qui n’avait pas lieu avant lui, ou en tout cas n’était pas aussi démocratisée ? En tant qu’il tendrait par son usage à garantir de plus en plus une parole des multitudes, de telle sorte qu’il participerait à une certaine forme de démocratie médiatique ?
December 13, 2004 · category article, [une]
[ce texte a été publié sur le site Hermaphrodite] La décision de la castration thérapeutique, même volontaire, entre en écho avec Orange mécanique d’Anthony Burgess.
En lançant le programme test de thérapie des délinquants sexuels, M. Perben semblerait mettre tous les moyens pour enrayer ce mal, qui entraînent que plus de 20% des détenus, le soient pour ce genre de délits. Ainsi, peut-être, voyons-nous apparaître par cette légalisation, la possible fin de ce mal, et ceci, semblerait-il, concorderait avec l’opinion publique, trouvant dans l’ensemble légitime que l’on puisse soumettre un détenu à ce genre de traitement. Cependant, alors que médiatiquement cela apparaît comme nouveau, ici, il est nécessaire de dire, que ce type de pratique avait déjà cours auparavant en France, au sens où des médicaments tels l’Androcur, le Decapeptyl ou encore l’Enantone, étaient déjà utilisés pour les mêmes causes, sans que cela soit dit, ou bien sont déjà prescrits pour les mêmes raisons dans certains pays comme le Canada.
Toutefois, avant d’applaudir avec force à une telle perspective, nous ne pouvons ignorer ce qu’a pu développer dans Orange mécanique Anthony Burgess, roman qui en 1971 fut mis en image par Stanley Kubrick. En effet, Clockwork Orange, s’il a marqué par son ultra-violence, hétérogène de fait avec les idéologies des années soixante puis du début des années soixante-dix, ne porte pas à proprement parlé sur cette seule question de l’émergence des comportements tribaux d’adolescents dans une société spectaculaire et de consommation en proie au nihilisme (fin de toutes les valeurs). Mais il est un film qui s’interroge, tout d’abord, sur la question de la nature du crime et de son possible règlement au niveau social. C’est en ce sens que Burgess établit trois directions du traitement du criminel, qui chacune à leur tout en arrive à un échec. Le traitement qui nous intéresse ici, est celui qui va toucher le jeune narrateur, Alex. En effet, face à l’échec de la logique d’incarcération (au sens où il commet un crime en prison, ce qui est absent du film), suite à la découverte d’un médecin, docteur Ludovico, il va être soumis à un test clinique de castration chimique de ses pulsions. Ce qui n’est autre que ce qui est proposé par le projet de légalisation de ces pratiques par M. Perben. Or, si cette thérapie apparaît d’emblée enthousiasmante, du fait que nous voyons Alex, adepte de l’ultra-violence, ne pouvoir plus du tout témoigner d’agressivité, incapable de commettre toute forme d’agression, une question est posée lors de la mise en scène qui expose les résultats du traitement. Cette question, est énoncée par le pasteur de la prison : que faisons-nous de la liberté ? Est-ce que l’homme peut seulement être considéré comme une mécanique, que nous pourrions contrôler selon des principes scientifiques et donc déterministes ? La réponse que fournit Burgess, apparaît par la suite : le traitement s’il est efficace, cependant a agi en venant sacrifier tout une part de la sensibilité d’Alex, celui-ci ne pouvant plus écouter Beethoven, cette musique ayant été associée au traitement. Burgess montre ensuite en quel sens la société ne peut se permettre d’opérer ainsi l’homme, celui-ci perdant sa liberté, devenant par là même manipulable. C’est pourquoi il indique que loin de castrer l’individu, une société se doit d’abord de comprendre en quel sens par nature, il peut avoir ce type de comportement. C’était là , pour lui sincère d’énoncer cela, au sens, où cette histoire qu’il raconte, n’est autre que la transposition de sa réflexion sur les délinquants qui violèrent et tuèrent sa femme quelques années auparavant.
Ainsi, nous le percevons, derrière cette lutte contre la délinquance sexuelle, nous voyons apparaître, une nouvelle étape de la logique biopolitique propre aux Etats du XXème siècle comme pouvait l’énoncer Foucault dans ses analyses aussi bien de la folie que de la sexualité. Logique biopolitique, au sens où le contrôle du pouvoir ne se porte pas d’abord et avant tout sur le sens, et donc ne vise pas l’intelligence, mais se constitue selon des procédures de contrôle aussi bien corporel que biologique. Cette nouvelle étape cependant s’inscrit dans un cadre plus large, que l’on pourrait analyser aussi bien outre-atlantique qu’au niveau de l’Europe. En effet, il n’y a qu’à voir les progrès de la lutte contre le tabagisme, le tabagisme passif, mais aussi peu à peu la condamnation plus ou moins explicite de la consommation d’alcool ou encore de toute autre pratique néfaste au corps. De plus en plus, toute pratique pouvant être plus ou moins toxique se voit mise au chapitre, dénoncée et rejetée comme forme d’aliénation. Comme forme d’inauthenticité de notre être, celui-ci devant respecter le plus possible ce que la science appelle les normes de la santé, qui seraient sensées établir la vérité de l’existence humaine. Cela sans que jamais soient interrogés les rapports entre pratique et champ social, ou encore les justifications qui sous-tendent les choix de tels comportements. Ainsi, par ce progrès de l’hygiène publique, apparaît un retournement par rapport à la question de la liberté humaine, le cadre politique déterminant de plus en plus ce qu’on appelle l’existence selon des règles déterministes héritées de l’objectivité scientifique, en les adaptant au niveau du politique. La morale ne serait plus métaphysique ou encore fondée sur une raison pratique au sens de Kant, mais scientifiquement produite. Le politique devient le champ de légalisation et d’incarnation de ce déterminisme. Alors que la philosophie occidentale a tenté pendant plus de deux mille ans d’établir la liberté humaine, celle-ci justement reposant toujours sur la possibilité de l’erreur (Rousseau), du mal (Sade), de l’aventure de l’existence (Nietzsche), sur le fait que, tel que l’énonçait Sartre, « l’existence précède l’essence » de notre humanité, et donc que la liberté tienne à l’élan spontané et réfléchi de notre vécu, nous nous apercevons que la politique actuellement – soutenue par une logique que l’on ne peut appeler proprement que de scientiste – en vient à constituer l’homme à la mesure d’analyses déterministes et de lois cliniques. La liberté de l’existence étant reléguée à l’erreur ou bien l’errance si elle ne concorde pas avec les normes de la santé publique.
Dès lors, certes il n’y a pas à en douter, la thérapie inaugurée par M. Perben sera bien efficace, de même que toute forme de contrôle biopolitique, qu’il fonctionne médicalement ou bien encore technologiquement, par la surveillance omniprésente des espaces publics et peu à peu privés, toutefois, que restera-t-il de notre liberté, de notre capacité à choisir en connaissance de cause, à choisir y compris ce qui pourrait nous être néfaste biologiquement ou existentiellement ? Est-ce que toute existence choisissant une voie parallèle ou bien contraire aux normes ainsi impliquées sera dite dégénérée et soumise à la loi et à un traitement tout d’abord juridique puis médical ?
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