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[article d'actualité] Perben et le sexe : une ère d’Orange Mécanique

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Toutefois, avant d’applaudir avec force à une telle perspective, nous ne pouvons ignorer ce qu’a pu développer dans Orange mécanique Anthony Burgess, roman qui en 1971 fut mis en image par Stanley Kubrick. En effet, Clockwork Orange, s’il a marqué par son ultra-violence, hétérogène de fait avec les idéologies des années soixante puis du début des années soixante-dix, ne porte pas à proprement parlé sur cette seule question de l’émergence des comportements tribaux d’adolescents dans une société spectaculaire et de consommation en proie au nihilisme (fin de toutes les valeurs). Mais il est un film qui s’interroge, tout d’abord, sur la question de la nature du crime et de son possible règlement au niveau social. C’est en ce sens que Burgess établit trois directions du traitement du criminel, qui chacune à leur tout en arrive à un échec. Le traitement qui nous intéresse ici, est celui qui va toucher le jeune narrateur, Alex. En effet, face à l’échec de la logique d’incarcération (au sens où il commet un crime en prison, ce qui est absent du film), suite à la découverte d’un médecin, docteur Ludovico, il va être soumis à un test clinique de castration chimique de ses pulsions. Ce qui n’est autre que ce qui est proposé par le projet de légalisation de ces pratiques par M. Perben. Or, si cette thérapie apparaît d’emblée enthousiasmante, du fait que nous voyons Alex, adepte de l’ultra-violence, ne pouvoir plus du tout témoigner d’agressivité, incapable de commettre toute forme d’agression, une question est posée lors de la mise en scène qui expose les résultats du traitement. Cette question, est énoncée par le pasteur de la prison : que faisons-nous de la liberté ? Est-ce que l’homme peut seulement être considéré comme une mécanique, que nous pourrions contrôler selon des principes scientifiques et donc déterministes ? La réponse que fournit Burgess, apparaît par la suite : le traitement s’il est efficace, cependant a agi en venant sacrifier tout une part de la sensibilité d’Alex, celui-ci ne pouvant plus écouter Beethoven, cette musique ayant été associée au traitement. Burgess montre ensuite en quel sens la société ne peut se permettre d’opérer ainsi l’homme, celui-ci perdant sa liberté, devenant par là même manipulable. C’est pourquoi il indique que loin de castrer l’individu, une société se doit d’abord de comprendre en quel sens par nature, il peut avoir ce type de comportement. C’était là, pour lui sincère d’énoncer cela, au sens, où cette histoire qu’il raconte, n’est autre que la transposition de sa réflexion sur les délinquants qui violèrent et tuèrent sa femme quelques années auparavant.
Ainsi, nous le percevons, derrière cette lutte contre la délinquance sexuelle, nous voyons apparaître, une nouvelle étape de la logique biopolitique propre aux Etats du XXème siècle comme pouvait l’énoncer Foucault dans ses analyses aussi bien de la folie que de la sexualité. Logique biopolitique, au sens où le contrôle du pouvoir ne se porte pas d’abord et avant tout sur le sens, et donc ne vise pas l’intelligence, mais se constitue selon des procédures de contrôle aussi bien corporel que biologique. Cette nouvelle étape cependant s’inscrit dans un cadre plus large, que l’on pourrait analyser aussi bien outre-atlantique qu’au niveau de l’Europe. En effet, il n’y a qu’à voir les progrès de la lutte contre le tabagisme, le tabagisme passif, mais aussi peu à peu la condamnation plus ou moins explicite de la consommation d’alcool ou encore de toute autre pratique néfaste au corps. De plus en plus, toute pratique pouvant être plus ou moins toxique se voit mise au chapitre, dénoncée et rejetée comme forme d’aliénation. Comme forme d’inauthenticité de notre être, celui-ci devant respecter le plus possible ce que la science appelle les normes de la santé, qui seraient sensées établir la vérité de l’existence humaine. Cela sans que jamais soient interrogés les rapports entre pratique et champ social, ou encore les justifications qui sous-tendent les choix de tels comportements. Ainsi, par ce progrès de l’hygiène publique, apparaît un retournement par rapport à la question de la liberté humaine, le cadre politique déterminant de plus en plus ce qu’on appelle l’existence selon des règles déterministes héritées de l’objectivité scientifique, en les adaptant au niveau du politique. La morale ne serait plus métaphysique ou encore fondée sur une raison pratique au sens de Kant, mais scientifiquement produite. Le politique devient le champ de légalisation et d’incarnation de ce déterminisme. Alors que la philosophie occidentale a tenté pendant plus de deux mille ans d’établir la liberté humaine, celle-ci justement reposant toujours sur la possibilité de l’erreur (Rousseau), du mal (Sade), de l’aventure de l’existence (Nietzsche), sur le fait que, tel que l’énonçait Sartre, « l’existence précède l’essence » de notre humanité, et donc que la liberté tienne à l’élan spontané et réfléchi de notre vécu, nous nous apercevons que la politique actuellement – soutenue par une logique que l’on ne peut appeler proprement que de scientiste – en vient à constituer l’homme à la mesure d’analyses déterministes et de lois cliniques. La liberté de l’existence étant reléguée à l’erreur ou bien l’errance si elle ne concorde pas avec les normes de la santé publique.
Dès lors, certes il n’y a pas à en douter, la thérapie inaugurée par M. Perben sera bien efficace, de même que toute forme de contrôle biopolitique, qu’il fonctionne médicalement ou bien encore technologiquement, par la surveillance omniprésente des espaces publics et peu à peu privés, toutefois, que restera-t-il de notre liberté, de notre capacité à choisir en connaissance de cause, à choisir y compris ce qui pourrait nous être néfaste biologiquement ou existentiellement ? Est-ce que toute existence choisissant une voie parallèle ou bien contraire aux normes ainsi impliquées sera dite dégénérée et soumise à la loi et à un traitement tout d’abord juridique puis médical ?