{"id":625,"date":"2017-02-19T10:56:23","date_gmt":"2017-02-19T09:56:23","guid":{"rendered":"http:\/\/databaz.org\/xtrm-art\/?p=625"},"modified":"2017-02-19T20:37:38","modified_gmt":"2017-02-19T19:37:38","slug":"eclats-de-temps-a-propos-de-cecile-beau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/databaz.org\/xtrm-art\/?p=625","title":{"rendered":"\u00c3\u2030clats de temps (\u00c3\u00a0 propos des oeuvres de C\u00c3\u00a9cile Beau)"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;humanit&eacute;, prise dans le vertige &eacute;gocentrique, ne semble penser que sa propre temporalit&eacute;. La question de <em>l&#8217;anthropoc&egrave;ne<\/em> montre parfaitement cela. Le monde se r&eacute;duirait ainsi &agrave; sa seule prise en compte, son regard ne d&eacute;passant pas sa propre esp&egrave;ce.  Heidegger analysant l&#8217;&egrave;re de la technique, la supr&eacute;matie d&#8217;un <em>Gestell (arraisonnement),<\/em>&nbsp;comme intentionnalit&eacute; profonde de notre constitution de la v&eacute;rit&eacute; occultant toute autre appr&eacute;hension, explicite parfaitement cela. Le r&eacute;el et l&#8217;ensemble des &eacute;tants qui le constituent ne sont plus que des mati&egrave;res premi&egrave;res pour sa propre existence. M&ecirc;me dans les conceptions &eacute;cologiques, c&#8217;est l&#8217;essence de la technique qui est port&eacute;e, c&#8217;est la temporalit&eacute; humaine qui est impos&eacute;e au vivant, qui est l&#8217;&eacute;talon de la prise en compte des autres esp&egrave;ces. L&#8217;&eacute;cologie est en quelque sorte le discours de r&eacute;gulation des mati&egrave;res premi&egrave;res n&eacute;cessaires &agrave; notre propre survie. Ainsi l&#8217;homme s&#8217;est enferm&eacute; dans son propre temps. Individuellement il est obnubil&eacute; par sa seule finitude, constitu&eacute;e comme quantit&eacute;, stock de temps. Collectivement, il subordonne toute r&eacute;alit&eacute; &agrave; sa seule esp&egrave;ce. <em>Narcissisme<\/em> de la conscience de soi, le temps du monde imploserait dans celui de sa propre histoire.<br \/>\nLe travail de C&eacute;cile Beau d&eacute;porte l&#8217;attention de cette limite int&eacute;rieure de la constitution du temps, ouvre &agrave; des dimensions multiples de temporalit&eacute; non anthropologiquement r&eacute;ductibles. Chacune de ses oeuvres semblent appara&icirc;tre comme des &eacute;clats de temps r&eacute;pondant de r&eacute;alit&eacute;s distinctes voire h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes.<\/p>\n<p>Par la focale sur des temps singuliers, elle ouvre un &eacute;ventail de prismes temporels. Ses oeuvres naissent dans un contact &eacute;troit aux choses, sont li&eacute;es &agrave; la <em>transpassibilit&eacute;<\/em> de son &ecirc;tre aux temporalit&eacute;s h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes des mati&egrave;res. La <em>transpassibilit&eacute;<\/em> &mdash;&nbsp;concept que je reprends &agrave; Maldiney &mdash;&nbsp;est cette possibilit&eacute; pour l&#8217;homme d&#8217;&ecirc;tre touch&eacute; par ce qui survient sans le r&eacute;duire &agrave; sa propre pr&eacute;occupation, &agrave; ses propres projets. La <em>transpassibilit&eacute;<\/em> c&#8217;est laisser para&icirc;tre l&#8217;&ecirc;tre de la chose en tant que la chose se donne &agrave; partir d&#8217;elle-m&ecirc;me et non pas &agrave; partir du sujet humain. &Agrave; propos de <em>Cidad<\/em>, l&#8217;artiste &eacute;crit que l&#8217;oeuvre est &quot; une min&eacute;ralisation ayant chang&eacute; d&#8217;&eacute;chelle temporelle vers une activit&eacute; organique autonome&quot;. &Agrave; travers ses oeuvres, c&#8217;est cette autonomie qui est d&eacute;cel&eacute;e et d&eacute;voil&eacute;e. L&#8217;<em>autonomie<\/em> organique de la chose, exige pour le regardeur de se laisser toucher par la loi singuli&egrave;re d&#8217;une chose en tant qu&#8217;elle est, et non pas de la r&eacute;duire &agrave; notre propre rationalit&eacute;, compr&eacute;hension. Dans cette <em>autonomie<\/em>, d&egrave;s lors, peut appara&icirc;tre de l&#8217;obscur, de l&#8217;insaisissable.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/databaz.org\/images\/cecile_beau\/particules5.jpg\" width=\"300\" height=\"201\" align=\"left\" alt=\"\" \/>Les min&eacute;raux, dans leur trois genres, paraissent immobiles. Ils sont immobiles, si on se tient face &agrave; eux selon notre propre finitude. Ils paraissent ne pas avoir de monde. Insensibles, inorganiques. Leur temps semble suspendu compar&eacute; &agrave;  notre propre dur&eacute;e. <br \/>\nAvec <em>Particules<\/em>, C&eacute;cile Beau pr&eacute;sente une diffraction temporelle de ces deux temporalit&eacute;s : celle de l&#8217;homme, celle du min&eacute;ral. Particules se pr&eacute;sente comme un dispositif mural qui repose sur deux s&eacute;ries : une s&eacute;rie de roches, dispos&eacute;es sur un mur selon un double rep&egrave;re : abscisse et ordonn&eacute;e, qui repr&eacute;sente leur datation et la profondeur de leur formation. Ces min&eacute;raux sont entaill&eacute;s. Une tranche a &eacute;t&eacute; coup&eacute;e et retir&eacute;e. Cette partie retir&eacute;e a &eacute;t&eacute; broy&eacute;e et r&eacute;duite en poussi&egrave;re, puis mise dans un sablier. Le sablier, comme le rappelle le titre de Junger <em>Le trait&eacute; du sablier<\/em>, est le signe de notre propre temporalit&eacute;. <em>La mort<\/em> dans sa figuration classique tient celui-ci, marquant notre irr&eacute;m&eacute;diable &ecirc;tre pour la mort. Deux temps se font &eacute;cho, deux temps se confrontent et se rencontrent. Le temps humain, qui se joue dans le retournement du sablier, et le temps min&eacute;ral, long, qui est dans l&#8217;immobilit&eacute; du min&eacute;ral. En quelque sorte, repr&eacute;sentation de la phrase du <em>Tim&eacute;e<\/em> de Platon pos&eacute;e dans l&#8217;univers mat&eacute;riel. Le sablier est le nombre de ce temps &eacute;ternel de la pierre. Par cet &eacute;cart et cette proximit&eacute;, notre temps devient fragile et se r&eacute;v&egrave;le relativement &agrave; cet autre temps. Notre temps se r&eacute;v&eacute;lant laisse appara&icirc;tre la temporalit&eacute; du min&eacute;ral.  \tParticules, donne &agrave; voir dans l&#8217;&eacute;cart un temps de la chose qui &eacute;chappe &agrave; notre temps. Inlassablement, je pourrai retourner le sablier, irr&eacute;m&eacute;diablement, la temporalit&eacute; de la chose s&#8217;&eacute;chappera de mon d&eacute;compte.<\/p>\n<p>Mais la vision de C&eacute;cile Beau ne fait pas que disjoindre ces temporalit&eacute;s, elle interroge aussi l&#8217;infime des temporalit&eacute;s min&eacute;rales, des temporalit&eacute;s micro-organiques.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/databaz.org\/images\/cecile_beau\/stillalive1.jpg\" width=\"200\" height=\"325\" align=\"right\" alt=\"\" \/>Dans <em>Still alive<\/em>, il ne s&#8217;agit pas seulement de confronter des formes de temporalit&eacute;. Il s&#8217;agit d&#8217;abord de voir du temps, de rendre sensible une temporalit&eacute; lente et inapparente. Sur un mur, trois goute &agrave; goute. En dessous de chacun d&#8217;eux, trois pierres calcaires. Une pierre corallienne, un calcaire s&eacute;dimentaire, et un calcaire recouvert de mousse. Ce qui goute est diff&eacute;rent pour chaque dispositif : de l&#8217;acide chlorhydrique pour la premi&egrave;re, du vinaigre cristal pour la seconde, et enfin de l&#8217;eau. Peu &agrave; peu une m&eacute;tamorphose va se constituer pour chacune des pierres. L&#8217;acide chlorhydrique cr&eacute;e une &eacute;rosion, le vinaigre une cristallisation, et l&#8217;eau am&egrave;ne une lente croissance du lichen. Ces trois mutations ouvrent trois d&eacute;ploiements temporels distincts. Les trois dispositifs semblent similaires, le goute &agrave; goute identique rythmiquement, mais l&#8217;observation rencontre trois modalit&eacute;s temporelles distinctes, qui produisent trois m&eacute;tamorphoses : de l&#8217;&eacute;rosion &agrave; la vie.  &quot;Ces pierres sont le t&eacute;moignage d&#8217;une mati&egrave;re en d&eacute;placement, en mutation; une &eacute;volution rendu visible &agrave; l&#8217;&eacute;chelle humaine&quot;, &eacute;crit-elle. <br \/>\nCe travail de l&#8217;appara&icirc;tre de l&#8217;invisibilit&eacute; organique peut aussi passer par le son, c&#8217;est ce qu&#8217;elle cr&eacute;e avec <em>Sporophore<\/em>. Face &agrave; nous deux troncs d&#8217;arbres morts, deux corps v&eacute;g&eacute;taux d&eacute;charn&eacute;s morts, sur lesquels ont pouss&eacute; des champignons. Tout semble immobile. Cristallis&eacute; dans l&#8217;immobilit&eacute;. Ceci renforc&eacute; par le sol qui est fait de cristaux de sel. Pris dans la suspension de cette mort, cependant, des sons grouillants se font entendre. Ces sons proviennent des champignons. Par un dispositif fin et invisible, sont amplifi&eacute;es les sonorit&eacute;s de cette vie inaudible, invisible des champignons. Le dispositif sonore r&eacute;v&egrave;le le temps grouillant de cette vie inapparente. Temporalit&eacute; sonore qui outre-passe la croyance temporelle humaine.<\/p>\n<p>Ce que l&#8217;artiste explore est en quelque sorte l<em>&#8216;infra-r&eacute;alit&eacute;<\/em> temporelle de la mati&egrave;re. Ce qui invisiblement bat au coeur des min&eacute;raux ou v&eacute;g&eacute;taux qu&#8217;elle choisit d&#8217;observer. Ces oeuvres sont comme des appareils de perception du temps, des formes de <em>microscopes artistiques<\/em> qui amplifient les degr&eacute;s de r&eacute;alit&eacute; qui nous sont imperceptibles.<br \/>\nCette amplification passe aussi par la <em>friction temporelle<\/em>. <em>Particules<\/em> en &eacute;tait d&eacute;j&agrave; le signe, une oeuvre comme <em>Virga<\/em> en est le parfait exemple. La<em> friction temporelle<\/em> n&#8217;est pas &agrave; confondre avec la<em> fiction temporelle<\/em>, comme pourrait l&#8217;&ecirc;tre <em>Cosmogonie<\/em> sur laquelle je reviendrai. La <em>friction temporelle<\/em> n&#8217;est pas une invention de temporalit&eacute;, mais la mise en dispositif selon une forme de frottement, de deux temporalit&eacute;s. <em>Virga<\/em> est une oeuvre simple au premier abord. Elle semble se donner d&#8217;un coup, sans que nous puissions nous saisir de l&#8217;h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; qui la constitue. Face au regardeur : une fontaine, le bassin est gel&eacute;. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne semble contradictoire avec le moment o&ugrave; nous nous situons. D&eacute;placement, d&eacute;calage saisonnier, b&eacute;gaiement du temps o&ugrave; deux saisons se rencontrent. &quot;Une zone o&ugrave; temps-m&eacute;t&eacute;orologique et temps-dur&eacute;e s&#8217;entrem&ecirc;lent, se suspendent&quot;. La <em>friction temporelle<\/em> destabilise l&#8217;appr&eacute;hension de l&#8217;oeuvre. L&#8217;oeuvre n&#8217;est pas seulement une autre chose que moi, mais elle semble &ecirc;tre dans une autre dimension que moi. Dimension parall&egrave;le, flash-back, flash-forward ? Ce que j&#8217;observe ne devrait pas avoir lieu, l&agrave;, maintenant. Et pourtant est. La friction temporelle permet de rendre sensible la diff&eacute;rence en nous faisant ressentir l&#8217;&eacute;tranget&eacute; de notre propre instant. <br \/>\nLa <em>friction temporelle<\/em> pr&eacute;sente en ce sens un paradoxe temporel dans l&#8217;entrelacement du temps. Ceci appara&icirc;t aussi avec <em>Specimens<\/em> : dans des aquariums, des v&eacute;g&eacute;taux &eacute;tranges nous font face, plong&eacute;s dans un liquide chimique. Ils semblent p&eacute;trifi&eacute;s dans ce bain. Le son qui se d&eacute;plie, est constitu&eacute; de fr&eacute;quences &eacute;lectro-magn&eacute;tiques d&#8217;astres : le son est envoy&eacute; dans le liquide puis capt&eacute; par un hydrophone. Ce son cosmique devient le son de ces v&eacute;g&eacute;taux des abysses. Liaison et mutation de deux r&eacute;alit&eacute;s organiques; interp&eacute;n&eacute;tration de deux temps : celui du cosmos et celui de la profondeur liquide, quasi amniotique.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/databaz.org\/images\/cecile_beau\/sporophore1.jpg\" width=\"350\" height=\"233\" align=\"left\" alt=\"\" \/>Les frictions, les d&eacute;voilements, les mutations qui constituent l&#8217;oeuvre de C&eacute;cile Beau, d&#8217;aucune mani&egrave;re ne proposent de dialectique. En effet, la compr&eacute;hension dialectique tient &agrave; la possibilit&eacute; &agrave; partir des identit&eacute;s et de leur diff&eacute;rence de poser une forme de r&eacute;conciliation, qui comme l&#8217;&eacute;non&ccedil;ait Hegel, am&egrave;ne &agrave; ce que le &quot;r&eacute;el soit rationnel, et que le rationnel soit le r&eacute;el&quot;. En dernier ressort, dans ses oeuvres, la diff&eacute;rence n&#8217;est jamais subsum&eacute;e sous la v&eacute;rit&eacute; de la temporalit&eacute; humaine. <em>Cosmogonie<\/em> nous expose &agrave; cela par son &eacute;tranget&eacute;. Une mati&egrave;re noire, assez ind&eacute;finissable, tout droit sortie on pourrait croire d&#8217;un <em>imaginaire lynchien<\/em>, bouge circulairement. Une forme de tourbillon de mati&egrave;re noire, une forme cosmique sans luminosit&eacute;.  &quot;Cosmogonie sugg&egrave;re une autre temporalit&eacute;, une all&eacute;gorie d&#8217;une galaxie en formation&quot; &eacute;crit-elle avec Nicolas Montgermont le co-cr&eacute;ateur de cette pi&egrave;ce. <em>Cosmogonie<\/em> signifie la g&eacute;n&eacute;ration d&#8217;un cosmos, d&#8217;un ordre. Mais cette naissance n&#8217;est pas de l&#8217;ordre de la mati&egrave;re positive, mais de la mati&egrave;re invisible. Les deux artistes font r&eacute;f&eacute;rence ici par la noirceur &agrave; la mati&egrave;re noire en astrophysique, mati&egrave;re qui constituant notre univers serait pourtant en retrait par rapport &agrave; l&#8217;appara&icirc;tre. Cette autre temporalit&eacute; ne peut &ecirc;tre saisie par la n&ocirc;tre. Cette oeuvre renvoie &agrave; ce qui jamais ne pourra tomber dans notre appr&eacute;hension. Ce que pose C&eacute;cile Beau ce sont des positions et des frictions entre celles-ci, et non pas des r&eacute;conciliation. Elle cherche &agrave; conserver &agrave; travers ses oeuvres la singularit&eacute; d&#8217;&eacute;tranget&eacute; des mondes qu&#8217;elle invente.<\/p>\n<p>Formation, mutation, cristallisation, friction, d&eacute;composition, grouillements imperceptibles, r&eacute;solument tourn&eacute;es vers le temps, le travail de C&eacute;cile Beau laisse miroiter les &eacute;clats des diff&eacute;rents modes temporels de la mati&egrave;re. D&eacute;pla&ccedil;ant le prisme de la perception, acceptant le touch&eacute; des choses, elle cr&eacute;e des mondes de donation temporelle, o&ugrave; la perception du regardeur s&#8217;impr&egrave;gne de rythmes d&#8217;&ecirc;tre qui se sont plus de l&#8217;ordre humain. Invitation transfigurante du sensible temporel, elle nous initie &agrave; des mondes non-humains.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cecilebeau.com\">Le site de C&eacute;cile Beau<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;humanit&eacute;, prise dans le vertige &eacute;gocentrique, ne semble penser que sa propre temporalit&eacute;. La question de l&#8217;anthropoc&egrave;ne montre parfaitement cela. Le monde se r&eacute;duirait ainsi &agrave; sa seule prise en compte, son regard ne d&eacute;passant pas sa propre esp&egrave;ce. 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